Depuis 2007, deux fois par an, je me fais livrer du bois : chêne, boulot, frêne, charme et hêtre. Le bois chauffe trois fois : quand tu le coupes, quand tu le ranges et quand tu le brules. J’ai pris en photo chaque tas. Mais j’ai cramé un disque dur dans les années 10 et ça m’a bien refroidi. J’ai perdu plein de photos. Chaque tas est une œuvre éphémère et je suis sûr de la vendre car c’est moi qui paye. En fait, si tu fais des tas, bien présentés, ça fait art pourvu que t’aies le discours qui va avec et le lieu bien évidement. Par exemple, dans la galerie Thaddaeus Ropac, qui est à côté de chez moi, j’aligne 78 petits nains obèses, genre Schtroumpfs, et je leur colle à chacun un épis de maïs dans le cul. Je signe d’un pseudo, Collectif NeoCoti. Malbouffe, lutte contre les néonicotinoïdes, capitalisme, instinct grégaire, obscénité agricole, etc. J’ai demandé à Claude, l’I.A., de me faire un cartel, le voici : « Georges Schtroumpf constitue l’œuvre pivot du Collectif NeoCoti, réalisée à l’issue d’une résidence de dix-huit mois au sein d’exploitations agricoles intensives de la plaine de Beauce. Soixante-dix-huit figurines de résine —toutes strictement identiques dans leur morphologie hypertrophiée, leur teinte bleu outremer et leur expression de béatitude hébétée — sont disposées au sol selon une grille orthogonale rigoureuse, chacune traversée axialement par un épi de maïs hybride de l’espèce Zea mays L., variété brevetée. L’œuvre convoque de front le mythe de la série et du sujet interchangeable, propre au régime capitaliste de la marchandise. Le chiffre 78 — ni carré parfait, ni nombre premier — résiste délibérément à toute logique combinatoire apaisante, instaurant un inconfort arithmétique que l’œil ne peut résoudre. La saturation corporelle des figures, leur obésité assumée et clinique, articule un discours sans ambiguïté sur la malbouffe et l’agriculture productiviste : le corps comme territoire colonisé par des logiques agro-industrielles qui lui sont extérieures et lui demeurent radicalement étrangères. En mobilisant l’iconographie du personnage de bande dessinée comme avatar de l’instinct neutralisé — un être sans passé, sans désir propre, sans biographie —, le Collectif NeoCoti interroge la fabrication culturelle de l’innocence alimentaire et l’effacement des granités agricoles, ces strates sédimentées de savoirs paysans que l’uniformisation variétale réduit méthodiquement au silence. L’épi, objet de fécondité ritualisée devenu vecteur d’humiliation muette, retourne contre le corps la promesse même dont il était censé être le symbole ».

